Controverse sur l'Ile de Pâques

Le 10 oct 2006 à 18h23
Controverse sur l'Ile de Pâques

Découverte en 1722 par l'amiral hollandais Jacob Roggeveen, l'île aux paysages arides déchaîne une fois de plus les passions. Depuis de nombreuses années les écologistes portent comme un symbole le traumatisme biologique qu'a vécu cet écosystème. En effet, les scientifiques avaient démontré que la population présente depuis le IXe siècle avait détruit son propre habitat au fil des siècles.

Aujourd'hui, tout semble remis en cause par la publication simultanée il y a 6 mois de deux études tendant à démontrer que l'homme, s'il n'est pas totalement innocent, n'est pas l'unique responsable de la désertification de l'île.

Mathieu Perreault, journaliste à Cyberpress, revue canadienne, nous donne un aperçut de la controverse qui oppose aujourd'hui la communauté scientifique.

Jusqu'à tout récemment, l'île de Pâques était un symbole du mouvement écologiste. Ses habitants avaient abattu tous les arbres de l'île pour construire leurs maisons et transporter leurs fameuses statues gigantesques. Ils avaient fini par abandonner la pêche aux gros poissons, faute de pouvoir construire des pirogues de haute mer. Puis, l'érosion s'était mise de la partie, minant l'agriculture. À l'arrivée des Européens, au XVIIIe siècle, la population était réduite à la misère.

Une nouvelle théorie est apparue depuis deux ans: les habitants de l'île sont arrivés beaucoup plus tard que prévu, au XIIIe siècle au lieu du IXe siècle. Ils ont amené avec eux des rats qui ont dévoré les arbres. Quand les premiers Européens sont arrivés, ils ont amené avec eux des maladies infectieuses qui ont décimé la population de l'île, comme c'est arrivé en Amérique et ailleurs dans le Pacifique.

Les partisans des deux thèses s'affrontent depuis l'hiver dernier, quand un archéologue de l'Université de Hawaï, Terry Hunt, a publié dans Science une étude à l'appui d'une arrivée au XIIIe siècle. Au même moment, un historien de l'Université de Liverpool, en Angleterre, publiait dans la revue Energy and Environment une réfutation de la thèse de la destruction de l'écosystème par l'humain.

"La thèse écologiste avait été grandement popularisée en 2005 par un livre du célèbre géographe californien Jared Diamond", explique l'historien britannique Benny Peiser en entrevue téléphonique. "La revue m'a demandé de revoir les preuves de la thèse. Je me suis rendu compte que la plupart n'étaient pas solidement étayées sur le plan archéologique, et que bon nombre dépendaient de comptes rendus de seconde main, recueillis dans la deuxième moitié du XIXe siècle par des missionnaires."

L'un des principaux défenseurs de la théorie traditionnelle, l'archéologue John Flenley de l'Université Massey en Nouvelle-Zélande, trouve que ses collègues ont balayé un peu trop rapidement les arguments de leurs opposants. "C'est un peu une tendance, dans notre domaine, d'avoir des chercheurs qui veulent à tout prix trouver une explication nouvelle à un phénomène bien connu", déplore M. Flenley en entrevue téléphonique.

Ironiquement, les partisans de la nouvelle théorie se sont fait attaquer par la droite comme la gauche. "J'ai été décrié par le mouvement écologiste et porté aux nues par des économistes de droite", commente M. Hunt depuis Florence, en Italie, où il passe une année sabbatique. "En même temps, on m'a accusé de parti pris anti-occidental, parce que je dis que c'est l'arrivée des Européens qui a causé le déclin démographique de l'île. Je trouve cela déplorable, notamment parce que je suis très écolo. Tout ce qui m'intéresse, c'est de faire de la science, pas de la politique."

Les points contentieux :
- La Datation : La plupart des échantillons appuyant la thèese d'une arrivée précoce des humains dans l'île ont été prélevés suivant une méthodologie douteuse, ou alors proviennent d'un site qui n'a été analysé qu'une seule fois, selon Terry Hunt. Ses échantillons à lui ont été ramassés à la plage où sont probablement arrivés les premiers humains, la grève la plus facile d'approche Plusieurs analyses en ont été faites. Mais, rétorque John Flenley, il est fort probable que les premiers établissements humains ont plutôt eu lieu à proximité des points d'eau potable, à l'intérieur de l'île.
- La pêche : John Flenley affirme que les hameçons sont de plus en plus petits au fil des siècles, ce qui prouve que la pêche aux gros poissons est devenue impossible étant donné le manque de gros arbres pour fabriquer des pirogues de haute mer. Terry Hunt répond que les analyses des hameçons ont des failles méthodologiques, et que les arbres de l'île de Pâques n'ont probablement jamais servi à faire de grandes pirogues, parce que ce n'est pas un bois adéquat pour la mer.
- La guerre : John Flenley affirme que des pointes de lances retrouvées dans l'île montrent que différentes tribus s'y sont fait la guerre, et donc qu'il y a eu une pression démographique et une population très importante. Terry Hunt rétorque que ces "pointes de lances" sont très peu pointues et ont probablement servi à l'agriculture comme éplucheurs et comme petits couteaux. De plus, les squelettes dans l'île montrent peu de traces de traumatismes, ce qui exclut des guerres importantes.
- La disparition des arbres : Les rats ont complètement déforesté certaines îles de Hawaï, selon Terry Hunt. Ils ont donc pu jouer un rôle important dans la déforestation de l'île de Pâques. John Flenley répond que les rats ne mangent que les fruits des arbres, et que ces arbres, des palmiers, peuvent vivre 1000 à 2000 ans. Ainsi, la déforestation aurait pris plus de 500 ans si elle avait été causée par les rats.

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