Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

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Depuis ce temps jusqu'à l'année où saint Louis monta sur le trône, Enguerrand ne paraît presque point sur la scène et l'histoire ne fait nulle mention de lui. Ce qu'il y a de plus remarquable à son sujet, c'est la permission qu'il donna d'enlever le corps de Thomas de Marle, son bisaïeul, de l'endroit où il reposait sous la tour de l'abbaye de Nogent, pour le transporter dans le coeur de la nouvelle église.

Enguerrand avait eu plusieurs enfants de sa dernière femme; quelques-uns moururent au berceau et furent enterrés dans l'abbaye de Prémontré.

Raoul II et Enguerrand IV lui succédèrent l'un après l'autre. Jean suivit le roi saint Louis avec son père en 1242, contre le comte de la Marche, et mena quelques troupes en 1244, après la mort de son père, à Alexandre II, roi d'écosse, son beau-frère, contre Henri III, roi d'Angleterre, qui dissipa bientôt ce faible secours. C'est tout ce qu'on trouve dans l'histoire de ce jeune seigneur, qui mourut peut-être peu de temps après, et qui fut enterré à Foigny auprès de son père. Marie, l'aînée des filles d'Enguerrand III, eut deux maris. Elle épousa d'abord en 1239 Alexandre II, roi d'écosse, à qui selon toutes les apparences elle porta en dot le comté de Gower, auprès de Roxbourg, dans la province de Tiviotdale, dont jouissait son père, sans qu'on sache de quelle manière ce bien était venu dans sa famille. Elle épousa en secondes noces Jean de Brienne, roi de Jérusalem. Enfin Alix, cadette de Marie, épousa Arnoud III, comte de Guisnes, dont les enfants unirent à la succession de Guisnes celle de Coucy. Pour ce qui est de Marie de Mont-Mirel, veuve d'Enguerrand III, elle était encore vivante en 1271, et fut enterrée à Long-Pont, auprès du baron Jean de Mont-Mirel, son père.

Raoul II, fils aîné d'Enguerrand III, et seigneur de Coucy après son père, ne tient sa place dans l'histoire que par la seule action qui termina glorieusement sa vie. Lorsque saint Louis fit le voyage d'outre-mer, pour aller combattre les infidèles dans la Terre Sainte, Raoul se croisa avec lui et se trouva, l'an 1250, à la bataille de La Massoure, où il fut tué auprès de Robert, comte d'Artois, frère de saint Louis, après avoir fait, pour sauver ce prince que sa bravoure avait emporté trop loin, des actions plus qu'humaines.

Il avait épousé Philippotte, troisième fille de Simon de Dammartin, comte de Ponthieu et de Montreuil et veuve de Raoul d'Issoudin II, comte d'Eu, et en avait eu un fils nommé Enguerrand, qui mourut jeune avant son père; en sorte que la succession de Coucy passa à Enguerrand IV, son frère puîné.

Enguerrand IV était encore jeune lorsque son père mourut, et commença à se faire connaître par une action digne de la cruauté de Thomas de Marle. Il y avait dans l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois, à trois lieues de Coucy et de Laon, trois jeunes gentilshommes flamands, envoyés par leurs parents pour apprendre la langue française. [Ils] allèrent un jour se promener hors du monastère et s'amusèrent à tirer des lapins à coups de flèches. L'ardeur de la chasse les ayant emportés jusque dans les bois de Coucy, ils furent arrêtés par les gardes d'Enguerrand qui eut la barbarie de les faire pendre sur-le-champ sans vouloir les entendre et sans leur donner le temps de se préparer à la mort.

Le bruit de cette action atroce parvint aux oreilles de saint Louis. Ce monarque, indigné contre l'auteur d'un crime aussi lâche, donna ordre sur-le-champ de faire citer Coucy par devant les juges de la cour du roi. De Coucy se présenta, mais il refusa de répondre sous prétexte qu'étant baron il ne pouvait être jugé que par ses pairs.

Malgré ses représentations, le roi le fit enfermer dans la tour du Louvre, et garder par des huissiers et des sergents. Cette action de rigueur, inouïe jusqu'alors, étonna tous les barons qui étaient presque tous parents ou alliés du coupable.

Dans la première assemblée de la cour, le roi déclara que le coupable fût condamné à la peine du talion. Les barons s'assemblèrent et vinrent supplier le monarque de leur permettre d'être du nombre des juges, ce qu'il leur accorda; mais il leur dit que s'ils manquaient à faire justice, il la ferait lui-même.

Coucy ayant été amené devant ses juges, le roi l'interrogea lui-même. Ayant été convaincu, il ne vit d'autre moyen pour tâcher d'éviter sa condamnation que de demander à prendre conseil de ses parents.

Cette grâce ne pouvait lui être refusée. Aussi le roi la lui accorda et (ce qui est une preuve de la grandeur de sa maison et l'étendue de ses alliances) tous les barons se levèrent pour le suivre. Quelque temps après, ils rentrèrent et Enguerrand à leur tête nia le fait et offrit de s'en justifier par le duel, en protestant contre la voie de l'information qui, disait-il, ne pouvait avoir lieu, selon les lois du royaume, lorsqu'il s'agissait de l'honneur et de la personne des barons. C'était en effet une procédure extraordinaire; mais le roi, qui voulait l'établir pour abolir l'usage du combat, répondit que la preuve du duel n'était point recevable à l'égard des églises et des gens sans appui; que, faute de trouver des champions pour combattre les grands seigneurs, les petits resteraient dans une éternelle oppression et sans espérance d'obtenir justice.


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