Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

Page 11

Le comte de Bretagne, fameux depuis longtemps par ses révoltes, voulut insister: "Vous n'avez pas toujours pensé de même, lui répliqua le roi; vous devriez vous rappeler qu'accusé devant moi par vos barons vous me demandâtes que la preuve se fit par enquête, le combat n'étant pas une voie de droit."

Cette fermeté fit trembler pour le coupable; personne n'osa répliquer; on ne songea plus qu'à fléchir le monarque, justement irrité. Le roi ayant donné ordre aux barons de reprendre leurs places et de donner leurs avis, il se fit un profond silence; tous se jetèrent aux pieds du roi, avec Coucy qui fondait en larmes, et implorèrent sa miséricorde. Emu par leurs prières, ne croyant pas devoir mépriser les sollicitations de toute sa noblesse, touché de sa soumission, Louis laissa tomber un regard sur le coupable: "Enguerrand, lui dit-il, si je savais certainement que Dieu m'ordonnât de vous punir, toute la France, notre parenté même ne vous sauveraient pas."

Ce discours mêlé de clémence et de sévérité calma les vives inquiétudes de l'assemblée. On alla aux opinions: Coucy fut condamné à fonder trois chapelles, où l'on dirait des messes à perpétuité pour les victimes de sa cruauté; à donner à l'abbaye de Saint-Nicolas le bois fatal où le crime avait été commis; à perdre, dans toutes ses terres, le droit de haute justice et de garenne; à servir pendant trois ans à la Terre Sainte; enfin à une amende de 12 500 livres.

Ceci se passa en 1256, et Enguerrand satisfit à tout, excepté à aller servir contre les infidèles, dont il fut relevé en 1261, par le pape, de l'agrément du roi; mais il lui en coûta une autre somme de 10 000 francs, au profit des chrétiens d'outre-mer. La première amende à laquelle il avait été condamné servit à fonder l'hôtel-dieu de Pontoise, à bâtir les écoles et le dortoir des Jacobins de Paris, et l'église des Cordeliers de Paris. Vingt-deux mille livres étaient une somme très considérable en ce temps-là. Saint Louis n'en laissa depuis que 10 000, par son testament, à Agnès, sa seconde fille, lorsqu'il partit pour la croisade de Tunis où il mourut.

Cependant le seigneur de Coucy fut bientôt dédommagé de toutes ces pertes. Marie de Mont-Mirel, sa mère, recueillit vers l'an 1262 toute la succession de sa famille, et peu de temps après, cette même succession lui étant dévolue à lui-même, il se vit un des plus riches seigneurs du royaume. Il vendit néanmoins une partie de ce domaine, en 1272, à Guy de Dampierre, comte de Flandre, dont il reçut 20 000 livres pour les villes et châteaux de Crève-Coeur et d'Arleux et pour la châtellenie de Cambray, qui passèrent depuis au roi par acquisition. Enguerrand était alors marié avec Marguerite, fille d'Othon III, comte de Gueldres, et de Marguerite de Clèves, dont il n'eut pas d'enfants. En sorte qu'après la mort de cette première femme il se remaria en 1288 avec Jeanne, fille aînée de Robert de Béthune, comte de Flandre, et de Yolande de Bourgogne, comtesse de Nevers; mais il n'eut point non plus d'enfants de celle-ci, et tous ces biens passèrent à ses neveux. Il mourut le 20 mars 1311, et fut enterré à Long-Pont, auprès de Marie de Mont-Mirel, sa mère.

Jeanne de Flandre, sa seconde femme, princesse d'un grand mérite et dont le génie était fort propre aux affaires, paraît avoir pris beaucoup de part aux guerres qui se rallumèrent de son temps entre les Français et les Flamands. Elle se retira après la mort de son mari auprès du comte de Flandre, son père; et lorsque, par le traité de paix qui fut conclu en 1320 entre les deux nations, Marguerite fille du roi Philippe le Long fut donnée en mariage au jeune Louis de Nevers, son neveu et héritier du comté de Flandre, elle jura et souscrivit au traité avec le père de ce jeune prince et Robert de Cassel, ses deux frères. Elle se retira depuis en l'abbaye du Sauvoir, au pied de la montagne de Laon, et y mourut abbesse le 15 octobre 1333.

Enguerrand IV ne laissant point d'héritiers, tous ces biens devaient passer à Marie de Coucy, l'aînée de ses soeurs, ou à ceux qui la représentaient. Enguerrand V eut, dit-on, pour parrain Enguerrand IV, son oncle maternel et fut élevé à la cour d'Alexandre III, roi d'écosse, son cousin germain, qui le maria avec une de ses parentes nommée Chrestienne de Bailleul, qui succéda depuis au même Alexandre III au royaume d'écosse, et qui avait été élevée comme Enguerrand dans le même royaume. Leurs noces furent célébrées en écosse avant l'an 1285, et ils repassèrent depuis en France où Enguerrand V eut pour son partage, à la mort d'Enguerrand IV, les seigneuries de Coucy, Marle et La Fère en Vermandois, Oisy et Havraincourt en Cambrésis, Mont-Mirel et Condé-en-Brie, Châlons-le-Petit, la châtellenie de Château-Thierry, et l'Hôtel de Coucy à Paris.

Ce partage fut ratifié par le roi Philippe le Bel au mois de juillet 1331. Enguerrand V retint toute sa vie le nom et les armes de Guisnes; mais sa postérité reprit celui de Coucy, qu'elle a gardé jusques à la dernière héritière de cette maison. La seule action mémorable qu'on lui trouve, c'est qu'il fut du nombre des seigneurs qui prirent ouvertement, l'épée à la main, en 1318, le parti de Mahaud, comtesse d'Artois, et qui rétablirent cette princesse dans ses états dont on l'avait dépouillée l'année précédente. Il vivait encore en 1321, et étant mort peu de temps après, il fut enterré dans l'abbaye de Prémontré. Des cinq enfants qu'il eut de Chrestienne de Bailleul, sa femme, Baudoin et un autre, dont on ne sait pas le nom, moururent jeunes; Guillaume, seigneur de Coucy, de Marle, La Fère, Oisy et Mont-Mirel, continua la ligne aînée; Enguerrand, seigneur de Condé-en-Brie, devint vicomte de Meaux et seigneur de La Ferté-sous-Jouarre, de Tresme, de Belo et de Paurant, après l'extinction de la postérité de Jean de Guisnes, son oncle, et fit souche; enfin Robert fut chantre de l'église de Cambray, seigneur du Chastellier, du Petit-Châlon et de Courcelles-en-Brie; et ayant partagé avec Enguerrand, son frère, la succession de Jean de Guisnes, il hérita de La Ferté-Gaucher, de Romeny, de Chamigny, de Boissy et de Dionay, qu'il céda depuis en tout ou en partie à Enguerrand VI.


Pages
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18
Logo An-2500.org
Logo  www.archeophile.com
Logo  www.egyptos.net
Logo  www.historia-nostra.com
Logo  www.histoire-en-ligne.com