Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

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Cependant, la funeste bataille de Poitiers ayant été suivie de la prison du roi, Enguerrand se trouva du nombre des seigneurs qui furent livrés en otages aux Anglais en 1360, après que l'on eut traité de part et d'autre pour la rançon et pour la délivrance de ce prince. Il était alors dans la fleur de son âge, et le roi d'Angleterre, soit par la tendresse et l'amitié qu'il conçut pour lui, soit aussi pour attacher à ses intérêts un jeune prince qui eût été capable de nuire à la France s'il se fût déclaré contre elle, lui donna, outre la liberté, Isabelle sa seconde fille en mariage. Enguerrand possédait déjà de grands biens en Angleterre où il jouissait des terres qui avaient appartenu autrefois à Chrestienne de Bailleul, femme d'Enguerrand V, son bisaïeul. Mais édouard III y ajouta la baronnie de Bedfort, qu'il érigea pour lui en comté, et plusieurs autres revenus considérables dans la province de Lancastre. Et le jeune comte de Soissons, Guy de Blois, qui était toujours en otage à Londres pour le roi, ayant cédé en 1367 au roi d'Angleterre le comté de Soissons pour le prix de sa liberté, édouard ne le prit que pour en gratifier sur-le-champ le seigneur de Coucy son gendre.

Comblé de bienfaits et d'honneurs de la part d'un roi puissant qui avait voulu lui appartenir de si près, il revint en France, et reçut à Paris au mois d'avril de l'an 1368 le duc de Clarence, son beau-frère, qui allait à Milan épouser la fille de Galéas Visconti. Au mois d'août suivant, il affranchit de mortemain et de formariage les habitants de sa terre de châtellenie de Coucy, c'est-à-dire, outre ceux de Coucy, les habitants de Fresnes, Noirmaisières, Landricourt, Neuville, Verneuil, Sorny, Folembray, Champs, Sernay, Troly, Dalmant, Vaussaillon, Crécy-sur-Nogent, Guiri, Courson, Dandelain, Bertaucourt, Monceaux-les-Leups, Vaudesson, Pont-Saint-Marc et Mareuil. Mais comme la guerre se ralluma aussitôt après entre la France et l'Angleterre, il se trouva embarrassé du parti qu'il devait prendre. Sujet, allié et vassal par sa naissance du roi de France, il regardait comme un crime de porter l'épée contre lui. Gendre et vassal d'un autre côté du roi d'Angleterre, il lui paraissait indigne de son sang de se déclarer contre ce prince. Il jugea donc plus à propos de demeurer neutre dans cette querelle, mais il ne voulut pas en être témoin; et comme il se présentait ailleurs de la gloire à acquérir, il prit congé du roi et porta ses armes du côté de l'Italie.

Depuis longtemps les Visconti, devenus maîtres de la ville de Milan, causaient beaucoup d'inquiétude, non seulement à divers seigneurs des états voisins, mais encore aux papes sur les terres desquels ils faisaient tous les jours de nouvelles entreprises. Leur puissance s'était extrêmement accrue. Mais comme ils ne s'agrandissaient qu'aux dépens de plusieurs autres et que d'ailleurs les crimes les plus noirs ne leur coûtaient rien pour se maintenir, ils avaient aussi un grand nombre de puissants ennemis.

Urbain V s'éleva contre eux avec plus de force qu'aucun de ses prédécesseurs. Il les excommunia, et cette excommunication fut bientôt suivie d'une croisade, où divers seigneurs s'engagèrent pour venger contre ces deux tyrans la querelle de l'église romaine. Enguerrand fut du nombre de ces seigneurs, et ne devint pas inutile ni à Urbain V ni à Grégoire XI son successeur. Il s'avança d'abord vers la Savoie, où il fut reçu par le comte Amédée VI avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Ensuite il poussa jusques à Milan même, dans le dessein apparemment de sonder les deux frères Galéas et Bernabo et de négocier, s'il le pouvait, entre le pape et eux quelque accommodement. Ces deux seigneurs lui firent un assez bon accueil; mais si Enguerrand s'était proposé de les amener à la raison, il y réussit moins dans les conférences qu'il tint avec eux que par divers avantages que ses troupes emportèrent en plusieurs occasions sur les leurs. Cette guerre fut longue. Enguerrand, qui avait d'autres vues, ne voulut pas la voir terminer avant que de revenir en France. Après avoir taillé en pièces l'armée de Bernabo auprès de Bologne en 1373 et défait un autre corps de troupes que commandait le comte de Vertus, fils de Galéas, assez près de Crémone, le duc de Savoie se joignit à lui pour le siège de Plaisance qu'ils commencèrent ensemble, mais que le seigneur de Coucy abandonna lorsque le duc de Savoie, attaqué d'une violente maladie, fut contraint de l'abandonner lui-même pour se faire transporter à Modène.

Enguerrand trouva à son retour ses terres et ses châteaux en aussi bon état qu'il les avait laissés. Robert Knole, général des troupes anglaises, qui en traversant la Picardie avait ravagé tout le plat pays, avait défendu en même temps, par respect pour le roi son maître, de faire le moindre dommage [au pays] qui appartînt à ce seigneur; et ses ordres furent fidèlement exécutés.

Peu de temps après, en 1375, il leva une armée considérable qu'il mena en Allemagne pour faire valoir ses droits sur la couronne d'Autriche, qu'il prétendait lui appartenir du chef de Catherine sa mère. Après la mort de l'empereur Frédéric III, les frères puînés de cet empereur et leurs descendants mâles s'étaient mis en possession de ce duché, parce que Léopold, leur aîné, n'avait laissé qu'une fille, mère d'Enguerrand, et qu'une fille ne leur paraissait pas devoir hériter à leur préjudice. Enguerrand, que cette raison ne persuadait pas, se regardait comme le seul et unique héritier de cette grande succession, et représenta plusieurs fois son droit à l'empereur de Bohême qui ne se pressa pas de lui faire rendre justice. Il crut devoir se la faire rendre lui-même. La France et l'Angleterre étaient en trêve depuis quelque temps; et le roi qui craignait l'oisiveté des gens de guerre et surtout des Bretons qui commençaient à faire des courses et à causer du désordre dans le royaume, permit au seigneur de Coucy d'emmener avec lui autant de troupes qu'il jugerait à propos pour son expédition et lui donna encore, soit en pur don, soit par forme de prêt, 60 000 francs pour l'aider dans cette entreprise. Raoul de Coucy, son oncle, se joignit à lui, avec le vicomte de Meaux, le baron de Roye, Pierre de Bar et quantité de noblesse d'Artois, de Hainaut et de Picardie; ce qui lui fit un corps d'armée dont il semblait devoir tout se promettre. Les Allemands et les Autrichiens trouvèrent le moyen d'échapper à cette armée sans coup férir.


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