Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

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Ils brûlèrent aux approches d'Enguerrand trois journées de pays le long du Danube, et se retirèrent ensuite dans les montagnes et dans des lieux où il était impossible de les venir forcer. On était au coeur de l'hiver. Il n'y avait dans la campagne ni vivres pour les chevaux ni pour les hommes, et l'armée française y souffrit tellement qu'une grande partie en mourut.

Le roi, pour le consoler de cette disgrâce, lui témoigna plus d'amitié que jamais. Sa famille, qui souffrait de le voir se bannir lui-même si souvent de sa patrie, pour un sujet qui devait même l'y retenir plus fortement attaché, gagna tant sur son esprit qu'il se détermina enfin à embrasser le parti du roi contre les Anglais. Il jura une fidélité entière à son prince, et les preuves qu'il lui en donna ne furent point équivoques.

Il renvoya en Angleterre la princesse Isabeau, sa femme, et ne garda auprès de lui que Marie, l'aînée de ses filles, car il en avait encore une autre, nommée Philippotte, qui n'était point sortie d'Angleterre où elle avait été élevée et nourrie. Celle-ci eut en partage les biens qu'Enguerrand avait dans la province de Lancastre, et elle les porta en mariage à Robert de Veer, duc d'Irlande, comte d'Oxford, et Grand Chambellan d'Angleterre, qui la répudia peu de temps après son mariage, et du vivant même d'Enguerrand VII, pour épouser une bohémienne, simple demoiselle de la reine. Cependant les conférences pour la paix entre les deux couronnes de France et d'Angleterre, commencées depuis longtemps, continuaient toujours, et Enguerrand fit, cette année et la suivante, plusieurs voyages de la part du roi, tant à Bruges qu'à Calais, ou à Boulogne, au sujet de cette négociation qui ne réussit pas. La guerre étant donc renouvelée, il alla premièrement joindre en Guyenne l'armée victorieuse du duc d'Anjou, après que ce prince se fut rendu maître de la ville de Bergerac. Le roi de Navarre ne donnant pas moins d'inquiétude à la France que les Anglais, Charles V l'envoya en 1378, avec le sieur de La Rivière, en Normandie pour réduire toutes les places de cette province qui obéissaient au Navarrois. Enguerrand assiégea d'abord la ville de Bayeux qui se rendit. Il s'empara ensuite de Carentan, Moulineaux, Conches, Passy, et toutes les places qu'il attaqua. évreux et Cherbourg tenaient encore ferme; il n'était pas aisé d'en venir à bout. Enguerrand serra néanmoins la première de si près qu'elle ouvrit enfin ses portes; et elle fut reçue à composition.

Cette campagne fut très glorieuse pour le seigneur de Coucy, et ce fut, selon toutes les apparences, peu de temps après son retour qu'il institua un ordre de chevalerie, nommé de la Couronne, dont il est fait mention dans l'acte de la fondation des Célestins de Soissons, mais dont on sait fort peu de choses d'ailleurs. Le premier sceau d'Enguerrand où l'on trouve des couronnes est de l'an 1379. Il y avait des dames et des demoiselles de l'ordre aussi bien que des écuyers et des chevaliers. Les princes du sang, du moins ceux qui ont possédé dans la suite la terre de Coucy, n'ont pas cru qu'il fût au-dessous d'eux d'en être les chefs; et l'on a un sceau de Charles, duc d'Orléans, neveu du roi Charles VI, où ce prince est représenté à cheval, armé de toutes pièces et portant sous le bras droit l'ordre d'Enguerrand. Au reste, la couronne est renversée dans le sceau du duc d'Orléans comme dans ceux de tous les chevaliers de cet ordre que l'on a vus. On ne sait si l'instituteur n'aurait pas eu en vue la perte qu'il avait faite de la couronne d'Autriche.

Le roi, qui ne cherchait que l'occasion de reconnaître ses services, n'attendit pas longtemps à lui donner de nouvelles preuves de son amitié et de son estime. Le connétable Du Guesclin mourut d'une maladie dont il fut attaqué au siège de Randon. C'était une perte pour la France et il s'agissait de la réparer. Le roi jeta les yeux sur Enguerrand pour remplir ce poste, le plus important alors de tous ceux où étaient attachés la fortune et le salut de la couronne. C'était, en effet, la plus grande marque de distinction qu'il pouvait recevoir de la main de son prince. Mais il ne s'en laissa pas éblouir; il représenta sa jeunesse et son peu d'expérience; surtout il insista sur les affaires de Bretagne, et sur le naturel des peuples de cette province dont il n'était presque point connu.

C'était là un point capital dans la conjoncture présente des affaires. Le roi avait confisqué depuis fort peu de temps la Bretagne sur le duc Jean de Montfort, et l'avait réunie à ses autres états. Il fallait donc, pour la sûreté de ce nouveau domaine, un homme qui connût parfaitement les Bretons et qui en fût connu. Enguerrand ne voyait entre tous les sujets du roi qu'Olivier de Clisson qui eût, outre cette qualité, toutes les autres que l'on avait admirées dans le connétable Du Guesclin. Sa modestie l'emporta à la fin sur la résolution que le roi avait prise, et Olivier de Clisson, qui résista à son tour comme Enguerrand avait fait, fut quelque temps après obligé de céder. Par une espèce de dédommagement, le roi voulut qu'Enguerrand prît le gouvernement général de la Picardie; et comme sur la fin de la même année il se sentit proche de sa fin, il le nomma avec plusieurs autres seigneurs pour servir de conseil aux princes qui devaient gouverner le royaume pendant la minorité de Charles VI, son fils. à peine le seigneur de Coucy eut-il le gouvernement de la Picardie que les Anglais, qui méditaient une irruption en France, descendirent à Calais, au mois de juillet, sous la conduite du comte de Buckingham. Enguerrand ne se mit pas fort en peine d'inquiéter d'abord ce prince dans sa marche, parce que le roi avait mis toute cette frontière en état de ne rien craindre. Il ne voulut même pas engager avec lui aucune action importante. Mais comme il savait que le dessein des Anglais était de traverser la France pour aller en Bretagne joindre le duc Jean de Montfort, il rassembla toute la noblesse et les garnisons d'Artois et de Picardie; et avec ce puissant secours il se mit aux trousses de l'ennemi jusques en Champagne, où il joignit le duc de Bourgogne. Ce fut peu de temps après, et pendant qu'il était toujours à la poursuite des Anglais, que le roi mourut au château de Beauté-sur-Marne, le 26 septembre 1380.


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