Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

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Cette mort changea la face des affaires, et le duc d'Anjou, à qui le feu roi eût voulu ne donner aucune part au gouvernement, se vit néanmoins à la tête des affaires, et se fit déclarer régent du royaume. Ce prince donna en cette qualité, ou ne fit peut-être que confirmer, dès le 27 septembre suivant, la donation que Charles V avait faite à Enguerrand de la châtellenie de Mortagne-sur-l'Escaut, entre Valenciennes et Tournai, pour en jouir sa vie durant. Le 4 novembre de la même année, le nouveau roi fut sacré et couronné à Reims. Enguerrand assista, en qualité de haut-baron, à la cérémonie du sacre, et partit aussitôt après pour négocier un accord entre le roi et le duc de Bretagne. Ce duc avait envoyé des ambassadeurs au roi pour demander la paix; et le duc d'Anjou, qui avait ses vues particulières, écouta volontiers les propositions qu'on lui en fit. L'affaire ne traîna pas en longueur: Enguerrand signa le traité au nom du roi, dès le 15 janvier de l'année suivante.

à son retour, le peuple de Paris, soulevé à l'occasion des impôts, poussa sa furie jusqu'aux derniers excès. Ceux qui levaient les droits du roi furent massacrés, les portes des prisons rompues, la ville remplie de confusion et de désordre. Le roi était alors à Meaux avec le duc régent et les autres princes ses oncles; et le remède le plus prompt qu'ils purent trouver à ce mal fut d'envoyer sur-le-champ à Paris le seigneur de Coucy, pour apaiser le tumulte. Ce seigneur avait naturellement de l'éloquence, et ce fut autant par ce noble talent que par la force des armes qu'il avait soumis au roi, sous le règne précédent, une partie des villes de Normandie qui tenaient pour le roi de Navarre. Ce même talent lui concilia encore les esprits des Parisiens révoltés; et il les amena jusqu'au point de promettre au roi toutes les semaines pendant un certain temps, au lieu de taxes et d'impôts, 10 000 francs qui seraient employés à payer les gens de guerre.

Vers ce même temps, le seigneur de Coucy prit une seconde alliance avec Isabeau, fille de Jean Ier, duc de Lorraine, et de Sophie de Wirtemberg, laquelle lui apporta en dot la seigneurie de Fleurines au pays de Liège, avec quelque somme d'argent. Il eut de ce mariage une fille unique, nommée Isabeau, comme sa mère, qui épousa à Soissons en 1409 Philippe, comte de Nevers et de Retel, fils puîné de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Le roi, ayant pris la défense de Louis de Masle, comte de Flandres contre ses sujets rebelles, marcha en 1382 à son secours avec une puissante armée. Enguerrand, qui était de toutes les grandes expéditions, ne manqua pas de se trouver à celle-ci.

Cette campagne finie à la gloire du roi et du comte, il fallut recommencer l'année suivante à porter la guerre du même côté, tant contre les mêmes rebelles qui avaient repris les armes que contre les Anglais qui étaient venus à leur secours. Enguerrand, qui était revenu à Paris avec le roi, et qui y avait été un des principaux ministres de la vengeance de ce prince justement irrité contre cette ville factieuse, retourna aussi avec lui en Flandre, et eut part aux nouvelles conquêtes de cette année qui ne furent pas moins glorieuses à la nation que l'avaient [été] celles de l'année précédente.

Pendant que le roi était ainsi occupé à dompter l'humeur intraitable des Flamands, le duc d'Anjou, qui avait été adopté dès le mois de juin 1380 par la reine Jeanne de Naples, était passé en Italie pour conquérir ce royaume dont Charles de Duras s'était emparé; et Enguerrand, que le service du roi ne retenait plus en France, courut en 1384, à la tête de quinze mille hommes de troupes choisies, pour grossir l'armée de ce duc. Il attaqua dans sa route la ville d'Arezzo, et la prit après une forte résistance. La nuit même qui suivit cette prise, on lui annonça la mort du duc d'Anjou. Cette nouvelle qu'il ne voulut pas croire n'était que trop certaine: il lui restait, pour s'assurer cette première conquête, de se rendre maître de la citadelle, et il la serra de tout près. Peu de temps après, il n'eut plus lieu de douter que le bruit de la mort du prince ne fût véritable, et après avoir fait un traité avec les Florentins, à qui il abandonna la ville, il revint en France.

Le roi, qui ne pouvait se lasser de le combler de bienfaits, lui avait permis, peu de jours avant son départ, d'acheter la châtellenie de Beaurin pour en jouir sa vie durant; il le revêtit encore vers le même temps de la charge de Grand bouteiller de France que la mort du comte de Sarbruk avait laissée vacante; et quelque temps après, il lui commit la garde et la défense des frontières du royaume vers l'Auvergne et le Limousin et entre la Dordogne et la mer.

Les Anglais inquiétaient toujours la monarchie. Le malheur était que la France même servait de théâtre à l'animosité des deux nations; et il n'était pas possible qu'avec cet inconvénient ses propres avantages ne lui coûtassent pas trop cher. Il fut donc réglé dans le Conseil en 1385 que l'on ferait un effort pour aller porter la guerre jusque dans le sein même de l'Angleterre; et le seigneur de Coucy fut marqué, avec le connétable et le maréchal de Sancerre, pour commander l'armée que l'on destinait à cette expédition.


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