Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

Page 16

En 1386, pendant que l'armement naval du connétable se préparait, le roi parut se disposer à passer la mer pour ce voyage; le seigneur de Coucy était à sa suite. L'année suivante il se rendit à Harfleur, où il s'arrangeait pour son départ, lorsque le duc de Bretagne, qui avait intérêt à rompre toutes les mesures que la France prenait de ce côté-là, se saisit en trahison de la personne du connétable. Une action de cette nature était capable de lui attirer bien des affaires. Le roi fut aussi vivement piqué de cet affront que si l'attentat eût été commis en sa propre personne. Le duc, qui avait eu le temps de se repentir de ce qu'il avait fait, relâcha peu de jours après son prisonnier; mais il fallait une satisfaction au roi. Ce prince, néanmoins, qui s'était laissé ralentir sur ce sujet ne se hâtait pas de l'exiger. Enguerrand pressa, sollicita, et n'eut point de repos que la résolution n'en fût prise au Conseil. Outre qu'il avait à coeur l'offense faite à la majesté royale, le connétable et lui étaient amis jusqu'à se traiter de frères. Il fut donc député lui-même pour obtenir cette satisfaction et il y réussit, du moins en partie.

Un autre point d'honneur, mais d'une autre nature, obligea l'année suivante le seigneur de Coucy de prendre la route d'Allemagne, à la tête de quelques troupes. Guillaume, duc de Gueldres, avait eu la hardiesse de défier le roi, et de lui envoyer un héraut pour lui déclarer la guerre. Une partie du Conseil envisagea cette déclaration comme une pure fanfaronnade et fut d'avis de la mépriser. Enguerrand insista et crut qu'il y allait de l'honneur du roi d'abattre tellement l'orgueil de ce petit souverain que son châtiment pût servir d'exemple à l'avenir, et qu'il ne prît plus envie à ses pareils de l'imiter. Le roi pencha de ce côté, et voulut marcher lui-même à la tête de son armée. Enguerrand fut envoyé à Châlons-sur-Marne pour disposer une partie des préparatifs de cette campagne; mais la peur du duc épargna le sang de ses sujets. Le roi ne fut pas plutôt entré dans son pays qu'il vint faire des soumissions, et qu'il obtint sa grâce. Enguerrand, qui conduisait l'avant-garde de l'armée, avait eu ordre du roi, lorsqu'on fut arrivé aux Ardennes, d'aller en Avignon vers le pape Clément, sans qu'on sache quel ait pu être le sujet de sa commission. Mais à peine eut-il terminé cette négociation secrète, qu'il revint joindre l'armée dans sa marche. à la fin de cette campagne, lorsque le roi fut de retour à Paris, il obtint au mois de novembre pour sa ville de Coucy le privilège de deux foires par an. Cette ville avait extrêmement souffert depuis quelque temps. Trois incendies de suite l'avaient presque réduite en cendres; la mortalité avait rendu la campagne voisine toute déserte; enfin les guerres continuelles avaient épuisé le peu qui y restait d'habitants. Cette grâce que le roi leur accorda ne contribua pas peu à les dédommager de leurs pertes; et insensiblement la ville et les environs se relevèrent de leurs ruines. L'année suivante le roi, après avoir conclu une trêve de trois ans avec l'Angleterre, voulut visiter une partie de son royaume et commença par Avignon. Enguerrand fut du voyage et trouva dans cette ville la reine de Naples et de Sicile, veuve du duc d'Anjou, qui le pria d'accompagner le jeune roi, son fils, qui venait d'être sacré, jusques en Espagne où il allait pour épouser une des filles de Jean Ier, roi d'Aragon; à quoi il se prêta volontiers. Il ne fut pas plutôt de retour qu'il fut nommé pour marcher à la suite du duc de Bourbon au secours des Génois contre les mahométans d'Afrique; expédition qui, selon le témoignage d'un auteur contemporain, quoique assez heureuse, l'eût été encore bien davantage si le seigneur de Coucy avait eu le commandement général de l'armée. Ce fut lui qui opina pour la levée du siège de Carthage, et son avis fut suivi.

Les deux couronnes de France et d'Angleterre songeaient toujours à conclure un traité de paix qui pût être ferme et durable. Les ducs de Lancastre et d'York vinrent pour cet effet à la mi-carême, l'an 1392, jusques à Amiens, où toute la cour de France se rendit. Ils amenaient avec eux la princesse Philippotte, leur nièce, fille du seigneur de Coucy, qui eut la consolation d'embrasser son père qu'elle n'avait vu depuis fort longtemps. Mais cette paix, tant désirée de part et d'autre, n'aboutit qu'à une prolongation de trêve qui devait durer jusqu'à la Saint-Michel de l'année suivante. Le roi, pour profiter du relâche que cette trêve lui donnait, pensa à tirer raison du duc de Bretagne dont il avait reçu depuis peu plus d'un sujet de mécontentement; et ce fut en cette occasion qu'il tomba pour la première fois dans cette espèce de frénésie qui eut des suites si funestes pour tout le royaume.

Une des premières suites de cette fâcheuse maladie fut la disgrâce du connétable de Clisson, dont les ducs de Berry et de Bourgogne, maîtres absolus du gouvernement, poursuivirent à toutes forces la déposition. Cette charge fut aussitôt offerte pour la seconde fois au seigneur de Coucy, qui ne voulut pas l'accepter non plus que la première; et sur son refus, les princes en revêtirent Philippe d'Artois, comte d'Eu, prince du sang. Les princes qui gouvernaient sous le nom du roi le députèrent, en 1393, à la cour de Savoie, pour pacifier les différends qui s'y étaient élevés au sujet de la régence et de l'administration de l'état pendant la minorité du jeune comte Amédée VIII; et en 1395, il se rendit encore à Gênes pour ménager les intérêts du duc d'Orléans sur la résolution que les peuples de cette république avaient prise de se donner au roi ou à quelqu'un des prices de son sang. Ce fut vers le même temps qu'il prit possession de la ville de Savone au nom de ce prince, et que, celle d'Asti, qui lui avait été apportée en mariage par Valentine de Milan, s'étant révoltée en partie, il lui rendit le calme et la tranquillité.

Mais Enguerrand, né pour combattre tous les ennemis de la France et du nom chrétien, ne s'était point encore signalé contre les Turcs. Cette gloire lui manquait uniquement pour couronner une longue suite d'actions héroïques dont le récit seul fera toujours le plus bel éloge.


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