1. Châteaux et Moyen Age
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Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

Page 17

Il en trouva enfin l'occasion sur la fin de ses jours, et il la saisit avec ardeur. Philippe le Hardy, duc de Bourgogne, envoyait le jeune comte de Nevers, son fils, à la tête d'une armée, contre Bajazet, à la prière de Sigismond de Luxembourg, roi de Hongrie, et il crut ne pouvoir mieux confier ce jeune prince qu'entre les mains du seigneur de Coucy. Enguerrand ne balança pas beaucoup sur l'honneur que le duc de Bourgogne lui faisait. Cependant le zèle dont il se sentit animé le détermina encore plus à ne point reculer. Il partit donc au mois de mars de l'an 1396, avec toute l'armée composée de près de deux mille gentilshommes, suivis presque tous de l'élite de leurs vassaux, et visita en passant Galéas, seigneur de Milan, qui remuait contre les intérêts de la France, pour le sommer de demeurer tranquille et de s'en tenir à ses anciennes alliances. Mais après la prise de quelques places, qui furent emportées en commun par les deux armées de France et de Hongrie qui s'étaient jointes, et une action assez considérable où le seigneur de Coucy tailla en pièces quinze mille ou vingt mille Turcs, toutes les espérances des chrétiens s'évanouirent au siège de Nicopoli qu'ils avaient formé. Bajazet vint fondre sur eux, et il ne resta de ces deux armées, ou plutôt de l'armée française, car celle de Hongrie prit la fuite, que les principaux chefs qui furent à la fin contraints de se rendre prisonniers et que Bajazet semblait réserver aux plus cruels supplices.

Enguerrand qui avait appuyé l'avis du roi (et ce fut pour avoir méprisé cet avis que la victoire demeura aux infidèles) fut du nombre de ces derniers, et fut emmené à Bourse en Bithynie avec le comte de Nevers et quelques autres seigneurs. Mais le chagrin qu'il conçut de sa défaite et de sa prison l'affaiblirent tellement qu'il en mourut le 18 février de l'année suivante. Avant que de mourir il avait ordonné, par son testament, que son corps serait emporté en France pour être inhumé dans le monastère des Célestins qu'il avait fondé en 1390, près de Soissons. On n'y transporta que son coeur, et le reste de sa dépouille fut enterré au lieu même où il avait fini ses jours.

La comtesse de Soissons, sa femme, ne put, malgré tout son empressement, payer assez tôt la rançon que les Turcs exigeaient pour la délivrance de son mari. Deux ans après, elle tâcha de réparer cette perte par une seconde alliance qu'elle contracta avec étienne de Bavière, père de la reine Isabeau, épouse de Charles VI.

Enguerrand laissa de grands biens en France. Lorsqu'il mourut, il possédait le comté de Soissons et les terres de Coucy, Marle, La Fère, Origny, Ham qu'il avait acheté du vivant de sa première femme, Pinon, ancien domaine des seigneurs de Coucy qui était rentré dans ses mains, et Mont-Cornet en Thiérache; sans parler du vinage de Laon, d'une maison à Paris et d'une rente de 1 800 livres sur le Trésor royal. Marie, l'aînée de ses filles, avait épousé en 1389 Henry de Bar, [fils de Robert de Bar] et de Marie, soeur du roi Charles V, à qui elle avait apporté en dot la terre d'Oisy; et perdit même son mari à la bataille de Nicopoli où Enguerrand avait été fait prisonnier. Elle se porta d'abord pour héritière de toutes ses terres, et s'en mit en possession. Mais Isabeau, sa cadette, demanda partage et lui intenta un procès. Louis, duc d'Orléans, ne négligea rien pour l'engager à lui vendre la baronnie de Coucy qui était devenue une des plus belles et des plus puissantes du royaume. Cent cinquante, tant villes que bourgs ou villages en dépendaient, outre les châteaux, les forts et les étangs qui en faisaient partie. Marie se défendit longtemps; et ses amis lui conseillèrent, pour se mettre à couvert des poursuites du duc d'Orléans, d'épouser le père de la reine, qui était veuf et qui reprit bientôt alliance avec la veuve même d'Enguerrand.

Le duc d'Orléans la menaça de son côté de marier Isabeau de Coucy, sa cadette, à un de ses propres fils, et ajouta que, par ce moyen, elle se verrait non seulement contrainte de relâcher une moitié entière de la succession, mais qu'on l'empêcherait bien encore de jouir de l'autre. Enfin, à force de menaces et de poursuites, il obtint ce qu'il demandait. La baronnie de Coucy, c'est-à-dire Coucy, Folembray, Saint-Aubin, La Fère, Saint-Gobain, Le Chastellier, Saint-Lambert, Marle, Acy et Gercy lui furent vendus pour le prix de 400 000 livres, par contrat passé le 15 novembre 1400, somme alors extrêmement considérable puisque peu de temps auparavant le même duc d'Orléans, n'étant encore que duc de Touraine, n'avait acheté le comté de Blois que 200 000 francs. Marie ne vécut pas longtemps après cette vente; elle ne toucha qu'une partie de son argent, et mourut cinq ans ou environ après, en 1405, avec quelque soupçon de poison.

Le procès qu'Isabeau, sa soeur, lui avait intenté continuait toujours, et était défendu de l'autre part, quoique avec des vues différentes, par le duc d'Orléans et par Robert de Bar, fils de Marie de Coucy. L'arrêt qui intervint à ce sujet est du 11 août 1408. Il adjugea à Isabeau la moitié de Coucy, de Marle, de La Fère et d'Origny, le quart de Mont-Cornet et de Pinon, et la cinquième partie de Ham. Cette moitié de Coucy consistait apparemment en 200 000 francs qui restaient à payer de la vente et que le duc d'Orléans, qui demeura seul et unique possesseur de ce domaine, fut condamné à remettre, non entre les mains de Robert de Bar, mais en celles d'Isabeau. Isabeau mourut trois ans après et ne laissa qu'une fille nommée Marguerite de Nevers qui mourut six mois après sa mère, en sorte que la succession d'Enguerrand, c'est-à-dire la portion que le duc d'Orléans n'avait point achetée, revint tout entière à Robert de Bar. De celui-ci elle passa dans la maison de Luxembourg, et ensuite dans celle de Bourbon, et fut enfin réunie au domaine de la couronne lorsqu'Henri IV monta sur le trône. Ainsi tous les biens de la maison de Coucy retournèrent au roi à deux diverses reprises: premièrement lorsque le duc d'Orléans succéda à Charles VIII, sous le nom de Louis XII, et alors le domaine fut augmenté de tout ce que Marie de Coucy avait vendu au duc d'Orléans; secondement lorsqu'Henri IV succéda à Henri III; et alors le domaine fut encore accru non seulement du reste de la succession d'Enguerrand VII, mais encore de toute celle d'Enguerrand, vicomte de Meaux, troisième fils d'Enguerrand V.


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