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Au milieu de tant de désolations, ce qu'Enguerrand avait le plus à craindre était le zèle des évêques pour les lois et pour la discipline de l'église. Les canons y étaient formels, et si l'excommunication eût été lancée il n'y avait aucun lieu de douter que ce coup, plus sûr que les armes de Godefroy, ne dût infailliblement entraîner après soi la séparation d'Enguerrand et de Sibylle. Le roi Philippe Ier lui-même, dans un cas tout à fait semblable, se vit obligé vers le même temps, et malgré toute sa puissance, de renoncer à Bertrade de Montfort.
Cependant la première croisade avait été prêchée en France avec tout le succès que l'on en pouvait attendre et Thomas de Marle s'était embarqué pour la Terre Sainte au mois d'avril 1096, à la suite de Hugues le Grand, comte de Vermandois, frère du roi Philippe Ier, soit par motif de religion, soit pour éviter la présence d'un père qui le haïssait, soit parce que deux de ses plus proches parents, Baudoin Ier, comte de Hainaut, et Baudoin du Bourg, qui avaient entrepris ce même voyage, l'engagèrent à l'entreprendre avec eux. Il partit pour cette expédition et se distingua entre tous les autres croisés, surtout aux sièges de Nicée et de Jérusalem, où il signala son courage en plus d'une occasion. Après la conquête de cette dernière ville et l'établissement du nouveau royaume qui en prit le nom, Thomas ne paraît plus dans la suite de l'histoire d'Orient. L'amour de la patrie l'emporta sur lui comme sur une infinité d'autres qui se contentèrent d'avoir affranchi les lieux saints de la tyrannie des infidèles, sans se croire obligés de pousser plus loin leurs conquêtes, ou de ne contribuer à l'affermissement d'un trône qui ne devait sa naissance qu'à leur valeur.
Dès qu'il fut de retour en France, il pensa à un second mariage. Il était veuf alors d'Yde, sa première femme; peut-être l'était-il même dès le temps qui précéda son voyage pour la Terre Sainte, car on ignore absolument le jour et l'année qu'elle mourut; on ignore même le temps qu'elle avait épousé Thomas de Marle. Yde était fille aînée de Baudoin, comte de Hainaut, et d'Yde de Louvain; et Thomas de Marle en avait eu deux filles: Yde ou Bazilie qui épousa en premières noces Alard de Chimay, l'un des pairs du comté de Hainaut, puis en secondes noces, Bernard d'Orbais; et Béatrix, femme d'Evrard, seigneur de Breteuil en Beauvaisis. Thomas fit une seconde alliance avec une de ses proches parentes, à Dam... entre autres lieux de Montaigu en Laonnois, et joignit, en l'épousant, la possession de cette place à celle de La Fère et de Marle, qu'il tenait déjà de la succession de sa mère.
Ces trois forteresses le mirent en état de se faire craindre en Picardie où il ne devint guère moins puissant qu'Enguerrand, seigneur de Coucy, son père. Mais celui-ci n'avait d'autre faiblesse que trop de penchant pour les femmes: du reste c'était un homme d'honneur et respectable par ses bonnes qualités, au lieu que Thomas de Marle passait, avec justice, pour l'homme de son siècle le plus méchant et le plus cruel. Dès sa première jeunesse il s'était accoutumé au brigandage; et cette inclination le porta dans la suite à de si grands excès qu'on a honte de les lire dans ceux qui en ont voulu faire le détail, et qu'on ne les souffrirait qu'avec peine dans notre langue.
Dès qu'il eut acquis le château de Montaigu il en fit comme une place d'armes, d'où il pouvait inquiéter impunément le menu peuple et toute la noblesse du voisinage. Il était difficile de l'inquiéter dans cette retraite. Cependant les violences qu'il exerçait continuellement envers tout le monde allèrent si loin qu'à la fin son père, qui le haïssait d'ailleurs mortellement, prit la résolution de l'en chasser. Robert III, seigneur de Péronne, son frère, se joignit à lui avec Ebles II, comte de Roucy, André de Roucy, seigneur de Rameru, Hugues dit le Blanc, seigneur de La Ferté, et plusieurs autres de ses amis ou de ses alliés; et tous ensemble ils vinrent assiéger la place. Thomas, qui malgré son courage et la situation du lieu ne se sentait pas assez fort pour tenir tête à tant de conjurés, sortit la nuit de son château avant que les tranchées fussent achevées, et vint trouver le fils du roi qui fut depuis connu sous le nom de Louis le Gros. Ce jeune prince qui, sur le point de succéder à son père, gouvernait déjà lui-même et signalait presque toutes ses journées par quelque action d'éclat, lui promit du secours et lui en donna sur-le-champ. Il vint lui-même devant la place suivi de sept cents hommes de cheval, dans la résolution de forcer les assiégeants à quitter leur entreprise. Ceux-ci, qui ne s'attendaient point à combattre contre l'héritier présomptif de la couronne, le conjurèrent de leur côté de ne point prendre parti contre eux, de peur qu'en soutenant la querelle d'un méchant homme il ne perdit le service de plusieurs braves et fidèles seigneurs. Mais n'ayant rien gagné sur son esprit, ils se soumirent entièrement à sa volonté et levèrent le siège. Louis fit aussitôt abattre tous les forts qu'ils avaient fait dresser, combla les tranchées et rafraîchit la place de vivres et de gens de guerre, vers l'an 1104.
Cette même année, Enguerrand, évêque de Laon, mourut. Enguerrand, seigneur de Coucy, et Sibylle sa femme, n'avaient jamais trop compté sur l'absolution qu'ils en avaient reçue. Malgré tous les remords de leur conscience, ils habitaient toujours ensemble. Dès que le seigneur de Coucy eut appris la maladie de l'évêque, il alla lui rendre visite; il le trouva dans une situation si triste qu'il ne put retenir ses larmes. Le malade avait entièrement perdu l'usage de la parole, quoiqu'il ne fut pas sans connaissance. Sa fin approchait. Les prêtres qui se disposaient à lui administrer les sacrements, et qui regardaient le seigneur de Coucy comme un excommunié, ne voulurent rien faire en sa présence et le firent sortir de la chambre. Il s'approcha néanmoins du lit du malade et se nomma à haute voix. L'évêque moribond le reconnut, lui tendit les bras, et l'embrassa étroitement pour la dernière fois. Cette circonstance de la mort du prélat vint bientôt aux oreilles de Sibylle, qui s'en moqua ouvertement, et qui ne craignit pas de dire que c'était là cimenter, même au lit de la mort, une des plus mauvaises actions qu'il eut faite de sa vie.