Page 5
Mais si l'évêque ne se démentit pas, et s'il parut n'avoir aucun regret de ce qu'il avait fait pour Sibylle et pour le seigneur de Coucy, celui-ci n'en était pas plus tranquille. Le protecteur de son mariage était mort, et il craignait un successeur plus ferme et plus désintéressé que son cousin. Il se donna donc de grand mouvement pour avoir un évêque à sa dévotion. Néanmoins cette affaire traîna en longueur. Le siège de Laon vaqua deux ans de suite, et ne fut rempli qu'en 1106 par l'élection de Gaudry, chancelier du roi d'Angleterre. Enguerrand assista et paraît avoir eu bonne part à son élection. Aussi le nouvel évêque le favorisa-t-il de tout son pouvoir. Il conçut contre Thomas de Marle la haine qu'Enguerrand, son père, lui portait et poussa même cette haine si loin qu'il fit arracher les yeux à un certain Gérard attaché au service et partisan de Thomas, précisément parce qu'il lui était attaché.
Sibylle, de son côté, parut reconnaissante et le fit bien voir par des effets. Elle contribua autant que personne à la mort de Gérard de Crécy, un des premiers seigneurs du Laonnois, que l'évêque Gaudry haïssait, et que Roricon, son frère, assassina dans la cathédrale de Laon, pendant qu'il y était en prières. Mais cet évêque fit une fin tragique, et fut assassiné à son tour l'an 1112, dans le cloître même de la cathédrale, à l'occasion de la commune qu'il avait favorisée d'abord, et qu'il s'était ensuite efforcé d'abolir. Thomas de Marle ne trempa pas dans ce meurtre. Cependant comme il ne se faisait presque point de mal dans ces contrées sans lui, s'il n'eut point de part à l'action il en eut beaucoup aux suites fâcheuses que cette action entraîna après elle.
Peu de temps après le siège de Montaigu, il s'était vu contraint de renoncer à la possession de cette place, et à la jouissance de celle qui la lui avait apportée en mariage. Leur parenté fut cause de leur séparation: elle en fut du moins le prétexte; et Thomas fit bientôt une troisième alliance avec Milesende, fille de Guy de Crécy, et héritière des châteaux de Crécy et de Nogent, situés dans le territoire des deux villages du même nom au diocèse de Laon. Crécy est aujourd'hui un gros bourg sur la Serre, à trois lieues de cette ville. Pour ce qui est de Nogent, ou ce lieu ne subsiste plus ou il a changé de nom; il ne faut point le distinguer de Novion-le-Comte, sur la même rivière de Serre, entre le Sart et Pont-à-Bussy. Le domaine de ces deux paroisses appartenait alors à l'abbaye de Saint-Jean de Laon; mais Thomas s'en empara bientôt, à la faveur de ces deux nouvelles forteresses.
Enguerrand était parvenu alors à un âge fort avancé. La conduite et les dérèglements de Thomas de Marle lui causaient un chagrin mortel, et il n'en était que plus ferme dans la résolution qu'il avait prise de le déshériter. Sibylle, qui commençait à ne plus vouloir user avec lui des droits d'une épouse, lui avait fait entendre qu'il était temps enfin de vivre ensemble avec la chasteté d'un frère et d'une soeur; mais comme elle ne lui refusait le devoir conjugal que parce qu'un mari suranné ne lui plaisait pas, elle sut mettre à profit la haine et la résolution du vieillard pour satisfaire d'un même coup et son ambition et son incontinence. Elle aimait un jeune homme nommé Guy, et entretenait avec lui un commerce criminel.
Enguerrand ne voyait pas ce jeune homme d'un bon oeil; mais cette femme, plus adroite que lui, l'ensorcela de manière qu'elle le fit consentir non seulement à le recevoir chez lui, mais même à lui donner sa propre fille en mariage et à l'établir gardien et défenseur de sa terre de Coucy, contre Thomas de Marle. Cette fille pouvait bien être le fruit de leurs premières amours; elle pouvait aussi n'être née que d'un commerce honteux et illégitime que Sibylle avait entretenu pendant l'absence de Godefroy, son premier mari, avant qu'elle se donnât à Enguerrand. Quoi qu'il en soit, elle servit à pallier l'inceste et le double adultère de Sibylle avec le nouvel époux. Enguerrand, qui voyait affecter à ce jeune homme une haine irréconciliable contre Thomas de Marle, trouva de son côté dans ce mariage de quoi satisfaire pleinement le sien propre.
Thomas, qui se voyait par cette alliance à la veille de perdre la terre de Coucy, se laissa emporter à toute sa fureur, et ne garda plus aucune mesure envers Sibylle et Enguerrand. Il porta le fer et le feu dans toutes leurs terres, et massacra tous ceux de leurs gens ou de leurs vassaux qui tombèrent sous ses mains. On remarque comme un trait de sa cruauté, qu'en un même jour il arracha les yeux à dix de ces malheureux.
Sibylle, qui portait dans son coeur toute la haine d'une marâtre, sut bien user de représailles, et porta Enguerrand aux dernières extrémités. Ce ne fut de part et d'autre que ravages, meurtres, incendies; et plus d'un an se passa de la sorte, sans que le père, le fils et la belle-mère pussent se lasser de répandre du sang. Si par intervalle ils se donnaient quelque relâche, ce n'était que pour recommencer peu de temps après avec plus de furie.
Pendant qu'ils étaient ainsi animés l'un contre l'autre, le roi avait accordé aux habitants d'Amiens d'établir une commune, à l'imitation de celle de Laon et saint Godefroy, leur évêque, y avait prêté les mains. Enguerrand, comte de la ville, qui voyait par ce nouvel établissement diminuer les anciens droits de son comté, s'y opposa de toutes ses forces, et leva les armes contre les bourgeois qui se mutinèrent. Adam, gouverneur de la citadelle, qui lui était fidèlement attaché, vint à son secours; les bourgeois le repoussèrent jusque dans son fort, et il n'osa plus paraître. Fiers de ce premier succès, ils s'adressèrent à Thomas de Marle, et lui demandèrent du secours contre Enguerrand. La mauvaise intelligence qui régnait entre le père et le fils semblait leur permettre tout le succès qu'ils attendaient de leur révolte; en effet, Thomas appuya leur parti pendant quelque temps.