Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

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L'occasion se présenta bientôt de faire sentir à Sibylle qu'elle avait affaire à un ennemi irréconciliable. Gautiers, archidiacre de Laon, frère utérin de cette femme, et qui avait été le principal moteur de son mariage avec Enguerrand, était allé à Amiens, vers le milieu du carême de l'an 1114, voir sa soeur. Thomas aposta quelques scélérats sur la croupe de la montagne de Laon qui le poignardèrent à son retour.

Enguerrand s'aperçut alors qu'il était temps de se dépouiller, du moins à l'extérieur, de toute la haine qu'il portait à son fils; c'était un coup de partie pour lui et il ne le négligea pas. Il manda Thomas de Marle qui vint le trouver, et il lui fit entendre qu'il lui rendrait toute son affection s'il prenait son parti contre les habitants d'Amiens. Sibylle, qui savait jouer plus d'un personnage, employa de son côté pour l'y déterminer tout ce que la duplicité de son coeur pouvait lui suggérer de caresses. Thomas se rendit. Le sceau de la confédération fut le mariage d'une de ses filles fort jeune, nommée Milesende, qu'il promit à Aleaume, fils d'Adam, gouverneur du château d'Amiens. Il ne se méfia pas de tout; il lui en coûta d'abord de grandes sommes d'argent, que sa belle-mère, comme médiatrice de la paix, sut tirer à son profit.

Cette réconciliation du père et du fils changea bientôt la face des affaires; et les bourgeois n'eurent plus à se glorifier du succès de leurs armes. Guermond de Pequigny, vidame de l'évêque, était à leur tête, et soutenait puissamment leur querelle. Thomas de Marle et Adam se joignirent ensemble et leur tombèrent sur les bras. Thomas, qui ne doutait pas que les chanoines, conjointement avec l'évêque, ne fussent d'intelligence avec les bourgeois, se jeta sur les terres et sur les villages de l'église, et y commit une infinité de meurtres et de ravages. Tous ceux qui ne tenaient pas pour Enguerrand étaient sur-le-champ ou estropiés, ou mis en rançon, ou faits prisonniers, ou cruellement massacrés; il en tua trente lui-même de sa propre épée. Le danger où il s'exposait continuellement ouvrit les yeux à Sibylle qui cherchait les moyens de venger la mort de son frère. Sybille fit avertir sous main le vidame qui lui dressa des embûches. Thomas eut le malheur d'y tomber et fut blessé à plusieurs endroits du corps. Il était à pied, pendant la nuit, et hors de défense. Guermond l'attaqua à son avantage et lui porta entre autres un si rude coup de lance dans le jarret que tout le genou en fut traversé. La blessure était trop considérable pour être négligée. Thomas fut contraint d'abandonner l'armée et de se retirer dans son château de Marle pour se faire panser.

Ce fut au mois de novembre que cet accident lui arriva. Mais les évêques de France, vivement touchés de tous les maux dont il était l'auteur, lui déclarèrent un autre genre de guerre, qui devait lui causer bien de l'embarras. Ils tenaient dans ce même temps un concile à Beauvais, et ils y firent de si grandes plaintes contre lui que le légat Conon, évêque de Palestine, qui présidait à ce concile, le déclara excommunié, dégradé de l'ordre de chevalerie, et déposé de tous ses honneurs, comme infâme scélérat et ennemi du nom chrétien. Les évêques ne s'en tinrent pas à cette condamnation, qui fut longtemps publiée à tous les prônes des paroisses. Ils sollicitèrent fortement le roi de mener des troupes contre lui et de forcer ses châteaux de Crécy et de Nogent. Le roi se rendit à leurs prières, et dès le carême de l'année suivante, la première de ces places fut emportée l'épée à la main, malgré le peu de résolution que le roi trouva d'abord dans son armée; et la seconde ouvrit elle-même ses portes.

Thomas était toujours à Marle où il ne s'attendait pas à une perte si considérable. Fortifié du secours de ses amis, il avait renvoyé bien loin la proposition que le roi lui avait fait faire, de restituer à l'abbaye de Saint-Jean le domaine de ces deux villages. Il en coûte à se raidir contre son prince. Thomas y perdit ses deux châteaux que le roi fit raser; et tous ceux des complices de la mort de Gaudry, évêque de Laon, qui s'y étaient réfugiés, furent exécutés sans miséricorde, ou trouvèrent leur salut dans la fuite.

Sibylle, de son côté, n'était pas sans embarras. Adam, gouverneur de la citadelle d'Amiens, et qui l'avait toujours défendue pour Enguerrand, jusqu'au temps de la blessure de Thomas de Marle, n'eut pas plutôt appris cette trahison qu'il se déclara pour Thomas. Celui-ci, en se retirant, lui avait laissé l'élite de ses troupes; et avec ce secours il tenait tête d'un côté à Enguerrand et à Sibylle, et de l'autre au vidame et aux bourgeois. Dans cette fâcheuse circonstance, Sibylle crut n'avoir point de meilleur parti à prendre que de faire sa paix avec le vidame dans le dessein d'unir ses forces avec celles de la commune, pour chasser plus facilement Adam de la place. C'est peut-être à cette occasion qu'il faut rapporter ce qu'un ancien auteur dit de Sibylle qu'elle serra à tout événement sa vaisselle d'or et d'argent et ses meilleurs effets dans l'église cathédrale de Laon, qui venait d'être nouvellement remise sur pied.

Quoi qu'il en soit, Sibylle et le vidame se joignirent ensemble, et appelèrent à leur secours Louis le Gros, qui y vint avec un corps d'armée considérable; en sorte que Adam eut trois ennemis sur les bras au lieu d'un. Le roi était devant la place sur la fin du carême de l'an 1115, et, ayant tenté inutilement un assaut, il la fit bloquer dans le dessein de la prendre par famine. Des affaires plus pressantes l'appelaient ailleurs; il courut où sa présence était le plus nécessaire, et ne revint à Amiens qu'au bout de deux ans.

Dans cet intervalle, Enguerrand mourut, et ce fut apparemment vers la fin de l'an 1116. Il avait passé au mois de mars de cette année une transaction avec Azenavie, abbé de Saint-Remy, et c'est le dernier acte que l'antiquité nous ait conservé de ce seigneur.

On ne peut nier qu'Enguerrand Ier n'ait eu de grands défauts, et il faut mettre de ce nombre son amour désordonné pour Sibylle de Château-Portien; mais il eut aussi des vertus. On a vu que l'abbaye de Nogent lui est redevable d'une partie de ses revenus. Il enrichit aussi de plusieurs héritages celle de Saint-Vincent de Laon, et fit de grands biens en 1085 au chapitre de Saint-Acheul près d'Amiens.


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