Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

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Enguerrand n'avait point hérité des vices de son père. Il semble au contraire qu'il ait affecté de se distinguer de lui en faisant du bien. Une grande partie des abbayes des environs se louent de ses libéralités. Il est fâcheux de ne savoir presque rien de la vie et des actions de ce seigneur. Lorsque le roi Louis le Jeune se croisa à Vézelay en 1146, pour aller en personne au secours des fidèles de Terre Sainte, Enguerrand II prit la Croix à son exemple, avec Robert de Boves, son frère, et Evrard de Breteuil, son beau-frère: c'est là où se termine son histoire. On veut qu'il soit péri avec tant d'autre noblesse dans cette expédition qui fut si funeste aux croisés de France et d'Allemagne. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était encore en France en 1147.

Il ne laissa que deux fils: Raoul Ier, qui hérita de la plus grande partie de ses biens, et Enguerrand. Celui-ci avait été baptisé en 1142, dans l'abbaye de Prémontré, par Barthélemy, évêque de Laon, et fut père, selon toutes les apparences, de deux enfants qui vivaient encore en 1187, l'un nommé Raoul, qui prit le parti de l'église, et l'autre nommée Marguerite, qui fut mariée à Joubert, seigneur de la Ferté-Béliard. Ce jeune Enguerrand mourut avant la fin de l'an 1174, peut-être même avant cette année, et fut enterré dans l'abbaye de Saint-Denis en France.

Pour ce qui est d'Agnès de Beaugency, femme d'Enguerrand II, on ignore l'année de sa mort; on sait qu'elle vivait en 1147, et qu'elle fut enterrée dans l'abbaye de Saint-Vincent de Laon.

Ce que l'on sait de Raoul Ier se réduit à très peu de chose. Il paraît que ce nom lui fut donné en mémoire de Raoul de Beaugency, son aïeul maternel, ou de Raoul, comte de Vermandois, son grand-oncle. Il prit d'abord le surnom de Marle, à cause du séjour qu'il faisait ordinairement dans cette ville.

Raoul Ier avait épousé en premières noces Agnès, seconde fille de Baudoin le Bâtisseur, comte de Hainaut, dont il eut trois filles.

Agnès de Hainaut mourut à Laon en 1173; et comme elle avait sa sépulture dans l'abbaye de Nogent-sous-Coucy, il y eut à ce sujet de grandes contestations entre les religieux de cette abbaye et ceux de Saint-Vincent de Laon. C'était le droit de ceux-ci d'enterrer chez eux non seulement les chanoines de l'église cathédrale, mais encore les vassaux et ceux qui tenaient des fiefs mouvants de cette église lorsqu'ils mouraient à Laon, dans ce qu'on appelait alors les limites de la paix. Ceux de Nogent opposaient à ce droit la disposition testamentaire de la défunte, et l'affaire fut portée au Saint-Siège. Comme elle ne fut pas sitôt terminée, Agnès fut enterrée, comme elle l'avait souhaité, dans l'abbaye de Nogent, et Nivelon, évêque de Soissons, régla dans la suite les droits que ces deux abbayes auraient dorénavant à prétendre dans ces sortes d'occurences.

La seconde femme de Raoul fut Alix, propre soeur du comte de Dreux, son gendre, laquelle vivait encore en 1217; et par cette nouvelle alliance il eut l'honneur de devenir lui-même gendre d'un fils de France et cousin germain, par sa femme, du roi Philippe-Auguste. Les enfants qu'il eut de ce second lit furent Enguerrand III, Thomas, Raoul, Robert et Agnès, femme de Gilles, seigneur de Beaumes, châtelain de Bapaume.

Avant que de partir pour la Terre Sainte, il partagea ses terres entre ses enfants du second lit, ou plutôt il institua son héritier Enguerrand III, à l'exception de quelques portions qu'il assigna aux autres. En vertu de ce partage, Raoul, qui avait pris le parti de l'église, et Agnès qui n'était point encore mariée, n'eurent qu'une somme d'argent ou une pension alimentaire. Thomas qui fit souche, eut les seigneuries de Vervins, de Fontaines et de Landousies; Robert, qui fut aussi chef de sa branche, eut la seigneurie de Pinon, avec tout le bien de sa mère; et l'un et l'autre devaient faire hommage de leurs terres à Enguerrand, leur aîné.

Quelques années avant ce partage, Raoul Ier avait pris en hommage du comte de Flandre ces terres de Marle et de Vervins, mais par le traité de paix qui survint ensuite, ce comte fut obligé de lui remettre cet hommage. La Fère dont il jouissait encore était anciennement un fief mouvant de l'évêché de Laon. Roger de Rosoy, évêque de Laon, le remit au roi en 1185; et depuis ce temps Raoul ne releva plus que du roi pour ce fief. On voit, par toutes ces alliances et par les grands biens qui se trouvaient alors dans la maison de Coucy, que Raoul Ier devait être un puissant seigneur. Il avait, à l'imitation des ducs et des comtes, des officiers tels que ceux de la maison de nos rois. On trouve qu'en 1166, c'est-à-dire avant même qu'il eût épousé une princesse du sang, il avait un sénéchal, un chambellan et un bouteiller. Mais les seigneurs de Coucy sont redevables de tout leur éclat à Enguerrand III, fils aîné de Raoul Ier.

Ce nouvel Enguerrand mérita le surnom de Grand qui lui fut donné, soit par les grandes alliances qu'il fit entrer dans sa famille, soit par le grand rôle qu'il joua dans le monde, soit enfin par les grandes qualités qui brillaient en lui quoiqu'un peu obscurcies quelquefois par de grands défauts. Il fut de toutes les guerres et de toutes les expéditions considérables qui se firent de son temps en France, en Angleterre et en Flandre.

Le château de Coucy, que l'archevêque Hervé avait fait construire, mais qui n'avait été bâti que par les paysans du lieu, ne lui paraissait pas digne de sa magnificence. Il le fit abattre et sur ses ruines il en éleva un autre, dont les restes impriment aujourd'hui, dans ceux qui les regardent de près, je ne sais quelle surprise pour ceux qui en furent autrefois les maîtres.

La ville de Coucy fut en même temps agrandie par ses soins; il l'embellit, l'orna de nouveaux édifices et l'environna de murailles et de tours depuis la porte Soissonne jusqu'à la porte de Laon. Enfin, pour rapprocher tout ce qu'il fit en ce genre et mettre sous un seul point de vue les divers travaux auxquels il s'appliqua pour embellir ou pour fortifier les places de son domaine, il fit, outre cela, construire les châteaux de Saint-Gobain, d'Acy et de Marle, le châtellier au-dessus de La Fère, le parc et la maison de Folembray, la maison de Saint-Aubin entre Coucy et Noyon, le parc d'Espintier, sans parler de l'hôtel de Coucy à Paris auprès de Saint-Jean-en-Grève, et de plusieurs autres lieux moins connus qui tous ensemble ne purent être achetés qu'avec une dépense extraordinaire.


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