Histoire du chateau de Coucy

Antoine-Louis Saint-Just - 1789

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Un de ses principaux soins fut de faire observer la justice dans toutes les terres de son obéissance. Coucy faisait anciennement partie du comté de Vermandois, et se gouvernait selon les lois et les coutumes de cette province. Enguerrand, qui affecta l'indépendance plus qu'aucun seigneur de son temps, et qui s'était fait une petite souveraineté de son domaine, fit quelques changements à ces usages ou revêtir de son autorité ceux qui s'étaient introduits insensiblement sous ses prédécesseurs. C'est ce que l'on appelle aujourd'hui la coutume de Coucy qui, depuis Enguerrand, a tenu lieu de loi dans la ville et dans une partie de son ressort, et qui a enfin été autorisée par le roi depuis la rédaction qui en fut faite sous ses ordres en 1556.

Enguerrand avait hérité de l'humeur guerrière et de la bravoure de Thomas de Marle, son bisaïeul. Il était marié avec Eustache, soeur et héritière de Raoul et de Jean Ier, comtes de Roucy, dont le premier [avait épousé] Isabeau de Coucy, sa soeur. Il prit, en vertu de cette alliance, le titre de comte de Roucy et traita sous ce titre, en 1203, une confédération avec Gautier, seigneur d'Avesnes, par laquelle ils jurèrent l'un et l'autre de s'aider et de se prêter mutuellement secours envers et contre tous, sauf le service et la fidélité qu'ils devaient au roi et à la comtesse de Vermandois.

La croisade contre les Albigeois se publiait par toute la France, et une infinité de seigneurs prenaient les armes pour soutenir la querelle de l'église contre les hérétiques. Enguerrand se croisa en 1209 et alla joindre l'année suivante, avec les évêques de Paris et d'Auxerre, Robert de Courtenay, Inel de Mantes et quelques autres, l'armée du comte de Montfort qui, avec ce secours, se rendit maître de la forteresse de Cabaret. Enguerrand eut des ennemis; peut-être que ceux-ci l'engagèrent à la croisade dans le dessein de lui tendre des embûches et de l'y faire périr; peut-être ne pensèrent-ils à se défaire de lui qu'après qu'il eut joint l'armée du comte de Montfort. Quoi qu'il en soit, Enguerrand fut assez heureux pour éviter le danger, et ceux qui avaient conjuré sa perte eurent au moins la honte de n'avoir pas réussi.

On voyait il y a quelques années à Coucy une grande pierre taillée en plein relief, qui pourrait bien avoir été un symbole de cette conspiration pour apprendre aux siècles futurs que la rage et les efforts des ennemis d'Enguerrand ne purent rien contre lui. Cette pierre, qui servait comme de fronton à la porte par où l'on entrait dans la grosse tour, représentait une espèce de lion, ou un animal à peu près semblable, qui se jette sur un autre seigneur, prêt à le mettre en pièces, pendant que celui-ci se tient tellement à couvert de son épée et de son bouclier que cet animal furieux ne trouve aucune prise sur lui.

Enguerrand ne fut pas plutôt de retour [de la croisade] contre les Albigeois que le roi voulut lui-même lui donner une troisième femme de sa main. Baudoin, comte de Flandre et empereur de Constantinople, son beau-frère, avait laissé deux filles, dont l'aînée, appelée Jeanne, était héritière de ce comté: et ce fut sur cette princesse que le roi jeta les yeux pour la donner en mariage à Enguerrand. Celui-ci consentit sans peine à cette alliance, dont les conventions furent ratifiées entre le roi et lui en 1211; et, pour cimenter davantage une si belle union, Thomas, seigneur de Vervins, son frère, devait épouser l'autre soeur, nommée Marguerite, qui fut depuis comtesse de Hainaut. Cependant ces deux projets de mariage n'eurent point de suite: Marguerite épousa successivement Bouchard d'Avesnes et Guillaume de Dampierre, l'un diacre et l'autre sous-diacre; et l'héritière de Flandre prit parti premièrement avec Ferrand fils de Sanche Ier, roi de Portugal puis avec Thomas de Savoie.

Enguerrand donc songea à une autre alliance et ne tarda pas à épouser Marie, fille de Jean, seigneur de Mont-Mirel-en-Brie, et d'Oisy sur les confins du Cambrésis et de l'Artois, qui s'était rendu religieux à Long-Pont et qui y mourut en 1217.

Marie apporta pour sa dot, entre autres terres, celle de Condé-en-Brie, et recueillit ensuite toute la succession de sa famille, c'est-à-dire les seigneuries de Mont-Mirel, d'Oisy, de Crève-Coeur, de La Ferté-Ancoul, aujourd'hui La Ferté-sous-Jouarre, de La Ferté-Gaucher, et de plusieurs autres belles terres, avec la vicomté de Meaux et la châtellenie de Cambray. Cette riche succession rendit le seigneur de Coucy, son héritier, l'un des plus puissants seigneurs qu'il y eut en France et le mit plus que jamais en état de soutenir son rang et sa dignité.

Enguerrand était déjà marié avec l'héritière de Mont-Mirel lorsqu'il se trouva à la fameuse [bataille] du Pont de Bouvines, le 27 juillet 1214. On sait la révolution qui était arrivée alors dans le royaume. Les principaux de l'état, après avoir dépouillé le roi Jean de sa couronne, appelèrent à la succession le fils aîné de Philippe-Auguste, qui régna depuis en France sous le nom de Louis VIII. Ce jeune prince partit, en 1215, pour aller prendre possession de ses nouveaux états; et Enguerrand de Coucy, qui avait contribué autant que tout autre par ses conseils à lui faire entreprendre ce voyage, l'y accompagna avec cinquante chevaliers de sa suite. On peut juger de là quelle était la puissance de ce seigneur. Car Robert II, comte de Dreux, qui avait épousé sa soeur, et qui fit le même voyage avec lui, n'y en mena que trente, le comte de Hollande trente-six, Jean, seigneur de Mont-Mirel, son beau-frère, vingt, et Arnoult II, comte de Guise, quinze. Mais avant que de partir pour cette expédition, il avait excité de si grands troubles dans l'église de Laon que toute la province ecclésiastique y prit part. Il fallut négocier cette affaire avec le roi et avec la cour de Rome, et l'orage ne fut pas sitôt apaisé! On ignore le motif qui aigrissait jusqu'à un tel point l'esprit du seigneur de Coucy; mais il n'y eut jamais de raisons assez fortes pour en venir à ces sortes d'excès.


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