Un Tournois à Romans en 1484

Dr Ulysse Chevalier - 1888

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Après que l'on eut ainsi divisé ces chevaliers, le baron de Sassenage proposa aux autres juges du camp qu'il faloit que les tenans combatissent sous les étendars du Roy, et les assaillans sous ceux de Zizimi, et tous à l'honneur de la belle de Clermont. Cette proposition fut trouvée agréable; on la fit au prince, qui accepta l'honneur que l'on luy vouloit faire: et il ajouta que quoy qu'il previst bien que son parti alloit estre le plus faible, puisque les tenans se sentiroient animés du souvenir de leur Roy; il voyoit néanmoins tant de gloire à pouvoir entrer en concours avec le plus grand prince de la chrétienté, que quelque succès qu'eussent les jouxtes, il ne se plaindroit pas de la défaite de son party.

Afin de préparer toutes choses, on renvoya de combattre à quatre jours de là, et les chevaliers se retirèrent....

Le jour préparé pour commencer les jouxtes estant venu les tenans parurent tous ombragés par des plumes blanches, et ceints par des écharpes de la même couleur, et sur leur escu estoient peintes les armoiries de France: d'azur à trois fleurs de d'or. Les assaillans avoient sur leur casque des plumes de diverses couleurs; un croissant estoit peint sur leur escu, et ils avoient des ceintures bigarrées. Tous entrèrent dans la place de divers côtés. Le fils du baron de Clermont estoit à la teste des Tenans, et Montchenu à celle des Assaillans. Divers estendars des deux nations paroissoient de rang en rang, et plusieurs trompettes précédoient ou suivoient.

Les barrières ayant esté ouvertes, six des tenans et six des assaillans y entroient et fournirent leur carrière sans avantage. Ils recommencèrent; mais ce ne fut pas heureusement pour les assaillans: trois des leurs furent abattus, et il n'y en eut qu'un du costé des autres.

Ces douze s'estant retirés, il en entra encore six, de chaque party, qui firent trois courses sans s'ébranler, ensuite il y en eut deux de chaque party qui tombèrent. Douze autres leur succédèrent, Saint-Quentin en estoit aussi bien que Monteson. Quand ils se furent reconnus, ils se choisirent pour le but de leurs coups. Ils ramassèrent toute leur force, et comme deux jeunes lyons, ils se heurtèrent avec une violence sans égale. Ils s'ébranlèrent aussi peu que s'ils avoient combattu contre des rochers. Ils rompirent trois lances, et voyant qu'il estoit temps de finir, parce que trois des assaillans avoient esté abattus, ils sortirent des barrières pour y laisser entrer douze chevaliers nouveaux.

De ceux-ci un des tenans fut seulement abattu, et la nuit s'approchant, il fallut renvoyer les jouxtes pour le jour suivant.

Toute la nuit on entendit les trompettes et les tambours, et le lendemain on continua les courses de la manière qu'elles avoient esté commencées. Zizimi, les quatre juges et les dames occupant toujours les échaffaux. Ce prince témoigna qu'il seroit bien aise d'être auprès de Philippine, en effet, il s'y mit, et il lui parla longtemps avec assez de facilité. On peut juger qu'il n'oublia pas son amour, et que tant de beaux coups qui se firent dans cette journée n'eurent pas toute son attention. Il ne prit pas garde que des douze qui coururent les premiers, il y en eut cinq de son party qui furent abattus, que des autres douze des jouxtes furent égales, et que des douze qui suivirent, deux des tenans et un des assaillans allèrent mordre la poussière.

Les juges s'approchèrent du Sultan pour avoir son avis, et scavoir quel de tous les chevaliers méritoit le prix qu'il avoit destiné au vainqueur. Je ne sçay, repartit-il; et ceux qui sont demeurez à cheval et ceux qui ont esté abattus m'ont paru si vaillans, que je ne veux pas me déterminer là dessus. Mais si vous le trouvez à propos, faisons faire demain de petits combats à l'épée émoussée par ceux qui sont restés à cheval, et celuy qui fera des exploits de plus grande valeur, obtiendra le prix que la belle Sassenage luy donnera. On s'accorda à cette proposition, et l'on la publia parmy tous les chevaliers. Apparemment ceux qui avaient esté abattus n'y prirent pas plaisir, mais aussy la joye des autres fut extrême.

Le lendemain, les vainqueurs vinrent dans la place en forme d'escadron. Tous avec un désir égal d'obtenir le prix plutôt pour leur propre gloire que pour aucune considération du présent de Zizimi. Bressieu, Saint-Quentin et Monteson brulaient d'impatience d'en venir aux mains, afin de pouvoir estre récompensez de celles de la belle Sassenage. Ainsi l'amour et l'honneur les animoient tous puissamment. Les barrières estant ouvertes, ils firent voir leurs espées nues, et on entendit un moment après mille chamaillis. Comme cette sorte de combats ne pouvaient pas permettre à ces chevaliers de se renverser les uns les autres, ny de donner aucune marque certaine d'avoir vaincu, Zizimi, les juges et les spectateurs ne purent connoistre qui méritoit mieux le prix et l'on fut fort en peine qui de tant de braves combattants, devoit estre déclaré vainqueur. On estoit donc dans cette incertitude, lorsque Philippine parla bas au Sultan, et le Sultan pour témoigner qu'il approuvoit ce qu'elle luy avoit dit, en fit le rapport aux juges qui y consentirent, et dès lors le Seigneur de Montchenu ayant esté appelé par un hérault, la belle Sassenage luy donna la boëtte de diamants préparée pour le vainqueur. On vit bien que Montchenu l'avoit obtenue à cause que la feste se faisoit pour ses nopces, et quoiqu'il y en eust d'autres dont la valeur étoit aussi bien connue que la sienne, et qui en avoient donné des preuves assez convainquantes, néanmoins il n'y eut pas un qui en murmurast ny qui témoignast d'en estre fâché. Comme Montchenu eut receu ce beau présent, il alla le présenter à sa maîtresse qui le receut comme venant d'une personne qui lui estoit très chère.

Le jour qui suivit les jouxtes fut celuy de ses nopces et après avoir disné magnifiquement dans Romans, où le prince se trouva, Montchenu amena sa femme en son château de Montchenu où il fut suivi d'une partie des chevaliers qui avaient combattu.

Zizimi fut convié d'y aller; mais ayant appris que Philippine retournoit dans le Royanois, il ne voulut point la quitter. Comme il l'eut ramenée à la Bastie, il retourna à Rochechinard avec Barachim.


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